|
Le terme « isolement » apparaît au
début du XVIII siècle, dérivé de l’italien
isolato, « séparé de toute chose comme une
île l’est de la terre ».
La variété des aspects du
phénomène « isolement » nous amène
à distinguer l’isolement affectif, l’isolement social et
l’isolement physique (Guillemard, 1973 ; Weis, 1987).
Si la plupart des personnes âgées sont
aujourd’hui bien insérées dans notre
société, certaines sont marginalisées et vivent en
retrait de la société.
Est-ce à dire que la société ne
parvient pas à inclure tous les vieux ? Est-ce que ces
mêmes vieux qui contribuent, par eux-mêmes, à
construire ce positionnement extérieur ?
Répondre à ces interrogations n’est pas si
simple. L’intégration sociale découle d’un ensemble de
processus à la fois individuels et environnementaux. Dans une
vision large, et sans sous-estimer l’importance des facteurs
individuels, nous affirmons que l’avancée en âge «
demeure » un facteur aggravant des risques d’exclusion.
L’avancée en âge peut être
marquée par un processus de ruptures. Les vieux côtoient
donc maintes pertes entraînant immédiatement ou de
manière différée des ruptures du lien social , du
lien symbolique (représentations), du lien économique
(conditions de vie, d’habitat, situation économique) et
institutionnel. Ainsi, le vieillissement en soi « transporte
malheureusement des possibilités de marginalisation » par
des facteurs individuels et environnementaux.
Mais aussi, les représentations sociales de la
vieillesse, négatives, véhiculent des
stéréotypes réducteurs et
ségrégatifs, et s’associent à ces facteurs pour
concrétiser le rejet des vieux de la société
actuelle. Cette représentation du vieux participe de
l’âgisme, phénomène affectant le statut social et
la dignité personnelle des individus
catégorisés.
Les vieux semblent pour tous et pour eux-mêmes,
cumuler des handicaps qui les enferment finalement dans une
sphère tragiquement anormale, asociale, au point de les exclure
de leur société de référence : notre
société. Pour pallier ce processus de mise à
l’écart, la personne âgée elle-même, son
entourage et la société entière ont un rôle
à jouer.
Puisque le société doit composer
aujourd’hui, et encore plus demain, avec de très vieilles
personnes, puisque des processus d’exclusion dans les grand âge
sont connus, puisque les facteurs marquant de mise à
l’écart sont reconnus, chacun, selon sa place et son rôle,
doit participer au maintient de l’intégration sociale des plus
âgés. La lutte contre l’exclusion des vieux
représente en effet un enjeu politique, moral et social,
qui doit se concrétiser dans les faits. La prévention
apparaît là comme le seul moyen de limiter, voire
d’arrêter, la spirale infernale de l’échec et de
l’exclusion.
Cela revient d’abord à considérer
l’individu le plus vieux comme il est, être humain doté de
droits, de devoirs, d’une histoire, d’une mémoire, de
capacités, même si certaines ont été
perdues. « L’enjeu est de créer les conditions qui
permettent au vieillard, par-delà les adaptations
nécessaires, de rester fidèle à soi-même
» (Paul Ricœur).
Les sentiments et
les ressentis au travers du discours personnes âgées :
solitudes du terrain
De l’environnement
En terme de rupture, la fermeture des commerces de
proximité, fréquentés tant que les
capacités le permettaient ou jusqu’alors, génère
un profond regret, même si elles ne peuvent plus s’y rendre.
L’absence et/ou la disparition des espaces verts et
espaces conviviaux extérieurs (banc publics, jardins) sont
également déplorées.
Ces changements amènent à s’interroger sur
l’adéquation entre les besoins nouveaux de ces personnes et ce
que peut leur offrir le quartier : leur appropriation des lieux est
bousculée. C’est ainsi qu’apparaît une rupture de
repères, renforcée par une baisse des capacités
physiques. Seul le logement, qui souvent a été choisi
avec le conjoint décédé, les protège d’une
nouvelle rupture.
Du
réseau relationnel
Paradoxalement, les personnes rencontrées
ressentent une solitude très prégnante, alors même
qu’un réseau relationnel existe autour d’elles.
La famille se révèle être le
réseau principal en matière d’aide et de recours pour les
personnes âgées. Or, en considérant l’ensemble de
la structure sociale, il apparaît que le réseau
dépasse largement le cadre de la famille. Nous notons une
pluralité d’acteurs dans l’entourage de la personnes
âgée, existant ou ayant existé : la famille, les
amis, les voisins, les professionnels, les bénévoles.
Chaque réseau, constitué de ces diverses figures, peut,
à in moment donné, connaître des
déficiences, d’un point de vue quantitatif et/ou qualitatif,
entraînant des déséquilibres pour qu’il y ait
solitude et isolement.
Les
commerçants
Figures souvent centrales du réseau relationnel,
les commerçants sont présentés comme acteurs
importants pour les personnes se déplaçant à
l’extérieur. Pour elles, la relation avec les commerçants
est habituelle et sécurisante au sein même du quartier.
Ces professionnels sont parfois aussi intégrés dans une
relation d’aide. Ainsi, les quartiers préservés au niveau
de l’implantation de petits commerces sont une source de vie pour les
personnes les fréquentant encore.
Les
voisins
Les voisins ont une fonction bien particulière,
concernant plus précisément la socialisation. Le plus
souvent, les personnes âgées abordent la question du
voisinage en termes de modifications sociales. Dans leurs propos
transparaît le regret du temps passé où le
voisinage était très présent et s’inscrivait dans
la continuité de toute une vie. En dépit de cela, les
relations de voisinage s’instaurent et bien souvent perdurent, mais il
faut pour cela que le voisinage soit statique, ce qui permet la
création d’un réseau relationnel.C’est bien souvent un
rôle social de conversation ou un rôle d’échange de
services que les voisins ont dans ces cas-là.
Les bénévoles
Nous constatons l’importance que teint le monde du
bénévolat auprès des personnes âgées.
Plus spécifiquement, il apparaît que la « figure
bénévole s’insère dans un rôle multiple,
s’inscrivant à la fois comme un substitut affectif, social et
environnemental. Parfois même, lorsque les limites du
bénévolat ne sont pas définies, ou non
respectées, le bénévole peut empiéter le
rôle d’un professionnel. C’est ainsi que les
bénévoles vont rendre de multiples services
matériels. Au-delà de l’aspect matériel
évoqué, nous remarquons la prégnance des
sentiments, de l’affection, qui peut découler des liens entre la
personne âgée et le bénévole.
Les
amis
Par amis, les personnes âgées entendent
l’existence de relations de longue date, avec une réelle
affection qui s’est construite ou cours du temps. Ces amitiés
sont, pour bien des personnes, encore présentes et rythment les
années qui passent.
La
famille
Il faut souligner l’insatisfaction exprimée par
les personnes âgées quant à la nature des relations
familiales, sentiment à mettre en parallèle avec une vie
familiale antérieure différente, « communautaire
». En effet, la nature des relations a évolué, et
la personne âgée vit aujourd’hui une rupture affective au
sein même du réseau familial. La relation semble se
développer seulement autour des besoins primaires de la
personne, ne laissant aucune place à la prise en compte
d’elle-même en tant qu’être humain. Non-pourvoyeurs d’aide
matérielle, en tout cas dans les discours, les petits-enfants
occupent une place affective importante. Les petits-enfants sont les
seuls membres de la famille à être nommés par leur
prénom, les seuls à recevoir des cadeaux…
Nous constatons, de façon indéniable, que
la diminution des capacités physiques entraîne une
solitude qui s’accentue au fil du temps. Cette perte d’autonomie se
traduit par un mal-être moral et physique, avec l’expression
d’une image de soi positive qui n’est plus. Les problèmes de
santé cristallisent toutes les difficultés liées
à l’âge. A terme, ils nourrissent bien souvent un
sentiment de solitude et un isolement avec perte de projets et
l’arrêt des occupations qui constituaient l’histoire de la vie de
la personne.
La résolution des problèmes
résultant du risque de dépendance est plus que jamais
à l’ordre du jour, tant au niveau des structures d’accueil, du
maintien à domicile, des solidarités de proximité,
que de la formation de ceux qui en auront la responsabilité
courante…
Philippe PITAUD
Directeur de l’Institut de
Gérontologie Sociale
Marseille
Marika REDONET
|