IGD N°40 : De la plainte à l'écoute

Soin et prendre soin

La vieillesse n'est pas une maladie mais une évolution normale de la vie. Au cours dune vie, de plus en plus longue, des évènements médicaux peuvent s’additionner et entraîner des incapacités, des handicaps ou simplement un épuisement physique.
Soigner une personne âgée n'est pas soigner un malade mais prendre soin d'une personne en l'accompagnant jusqu'au bout de la vie. Actuellement quand on parle de soin on pense médicalisation de la vieillesse.

Soigner ou traiter :

Le mot soigner recouvre plusieurs significations différentes. Son sens ne cesse d'évoluer. Actuellement soigner est avant tout synonyme de traiter :
- dans les expressions courantes, on dit « j'ai mal à la gorge et je me soigne en prenant des antibiotiques » ;
- quand je rencontre une famille pour parler des besoins en soin de son parent, elle me dit: «mais ma mère n’a pas besoin de soins ! », même s’il s’agit d’une personne âgée qui ne se déplace plus, ne mange plus seule et est atteinte d'une maladie d'Alzeimer.
Pourquoi soigner un être humain signifie t-il plus guérir que prendre soin ?

Qu’est-ce que soigner aujourd'hui

Soigner au sens de traiter recouvre l'ensemble des soins médico-techniques visant à prévenir, dépister ou traiter une pathologie. Ces soins sont centrés sur un dysfonctionnement qui doit être, dans la mesure du possible réparé.

Soigner au sens de « prendre soin » relève de l'attention portée à une personne vivant une situation particulière en vue de lui venir en aide et de contribuer à son bien-être. L'expression courante « Prendre soin de soi » ou « faire avec soin un travail » souligne bien cette attention particulière que l'on va porter à soi-même ou à une tâche que l'on accomplit. Dans le soin, ce surplus d'attention ne se réduit pas à une relation humaine, certes indispensable, que l'on rajouterait à une technique. Mais dans cette approche, le soignant se confronte et prend en compte l'inépuisable richesse et complexité d'un être humain qui vit une situation singulière. Les interventions de soins sont à penser, créer, inventer en lien avec chaque personne soignée.

Prendre soin est centré sur un sujet et sur la vie ; la vie est faite de plaisir de désirs, de projets, de risques, de joies, de peines... Les actes de soin ont pour finalité d'entretenir la vie et de fournir les conditions favorables à son développement. Centrés sur ce qui va bien, les soins cherchent à compenser les atteintes liées à la maladie ou au handicap en mobilisant les forces vives de la personne.

Quelle complémentarité entre soigner et traiter ?

La confusion actuelle entre traiter et soigner, a des conséquences pour les soignants, pour les usagers des soins mais aussi pour les choix des politiques de santé. Il existe bien une différence entre prendre soin et traiter et tous deux sont indispensables à la vie et complémentaires. Le champ des soins peut être envahi par les soins curatifs et l'utilisation d'outils et de techniques au point que finalement, soigner à pour objectif essentiel de guérir. Ainsi il n'est pas étonnant que soient parfois rejetés les patients dont l'état de santé exige des soins et pas des traitements. Quand le curatif prend le pas sur le prendre soin, la maladie envahit la personne soignée au point que parfois, le seul moyen d'être entendu par les professionnels étant le symptôme, elle peut devenir une façon d'être au monde et d'exister.

La solution à un problème de santé n'est pas toujours à chercher du coté de la médecine. Nous avons souvent tendance à hyper-médicaliser les problèmes de santé alors que dans bien des cas, les personnes soignées peuvent avec les soignants, trouver ensemble d'autres solutions que le « remède ».

Toute cette dimension préventive du soin est très peu valorisée actuellement. Elle n'est pas prise en compte dans l'analyse des besoins et l'attribution des moyens par nos tutelles. Pourtant ce travail de prévention effectué par un personnel compétent et en nombre suffisant, permettrait certainement une économie en coûts d'hospitalisations et de médicaments pour la Sécurité Sociale. Non reconnu, ce travail semble plus relever de la bonne conscience ou de la bonne volonté du personnel que d’une réelle compétence attendue par la société.

Un autre facteur influence la nature et le sens des soins, il s'agit de notre représentation de la personne âgée.

Il n'y a pas de soin sans que celui-ci ait été pensé et réfléchi en fonction de la personne à qui il s'adresse. Or on constate que l'image, la représentation que nous avons des personnes que l'on soigne est déterminante dans la manière de les soigner.

Pour que la personne âgée reste sujet, auteur et acteur de sa vie, le soignant doit accepter de soigner dans la non-toute-puissance et mettre son savoir professionnel au même niveau que le savoir de vie et d’expérience de la personne. Il n'est pas toujours facile pour un soignant d’entendre une personne âgée revendiquer une autonomie et une liberté de choix donc de risques qui ébranlent certains apprentissages et certaines certitudes.

Le soin doit s’inscrire dans un partenariat qui a pour base le respect. Rendre à la personne âgée, quel que soit son état de santé physique et psychique, la responsabilité de ses choix de vie, c'est lui permettre de continuer à vieillir et mourir en accord avec ses valeurs.

Le soin est indissociable de la relation

L’écoute et la parole permettent de resituer la personne âgée dans son histoire mais aussi de repérer ce qu'elle vit. La prise en compte de la parole des gens âgés n'est possible que si elle ne vient pas menacer le soignant dans ses propres ressentis et affects. Une condition du soin est donc que le soignant soit formé à l'écoute, à la relation et que lui-même soit soutenu et aidé dans la recherche de cette juste distance professionnelle, ni trop près, ni trop loin.

Tout être humain soignant ou pas qui se trouve confronté à la souffrance physique ou psychique de la fin de la vie, est forcément renvoyé à sa propre angoisse.

Soigner une personne âgée implique d’accepter une confrontation à la mort et oblige le soignant à penser avec la personne soignée ce qui peut lui permettre de vivre l’espace temps qui reste, tout en lui permettant de continuer à avancer jusqu'au bout du chemin qui est le sien.

Dans cet espace, c’est bien la question du sens de la vie et de la mort, et donc du sens de nos actes qui est posée et pas seulement dans les derniers instants de la vie.

Tout ce qui précède nous invite à penser qu’il est impossible de soigner seul une personne âgée. Soigner est un travail d’équipe, ce qui implique de se rencontrer, d’échanger sur ce que l’on fait, pourquoi, et de situer les actions de chacun dans un projet de soins individualisé, cohérent avec le projet de vie de la personne âgée.

Soigner est aussi accompagner les familles et les proches

La place des familles est avant tout dans la présence et l’affection qu’elles apportent à leurs parents. Déjà confrontées au vieillissement, à l’angoisse de mort, bien souvent également aux troubles de mémoire et de comportement de leurs parents, ces familles sont en souffrance et ont besoin de trouver un soutien.

Favoriser les liens avec l’entourage sans que ces relations privilégiées soient perturbées par le besoin d’aide fait partie du soin. Ce travail d’écoute et d’accompagnement des proches prévient l’épuisement qui conduit parfois au rejet et à la maltraitance. Par ailleurs, il est important que les familles soient de partenaires associés et informés des choix des professionnels.

Les personnes âgées ont droit à des soins de qualité

Aussi je voudrai manifester mon inquiétude face à la dé-professionnalisation des soins qui met en difficulté des auxiliaires de vie encore trop souvent non formées, non encadrées, et très isolées, des familles qui s’épuisent, et au bout du compte des personnes âgées qui sont parfois en danger.

Les conditions nécessaires à une qualité du soin sont :
  • Un personnel en nombre suffisant, formé en formation initiale et continue. Il y a urgence à former les auxiliaires de vie intervenant à domicile.
  • Une coordination des différents intervenants autour de la personne âgée
  • Un encadrement, en particulier par des infirmières, pour évaluer les besoins, analyser les situations, établir programmes et projets de soins, à partir de la personne soignée. Tout acte de soins est à penser en fonction de la personne à qui elle s’adresse. Les infirmières ont les compétences pour évaluer, encadrer et soutenir les aides soignants ou auxiliaires de vie qui interviennent à domicile.
  • Un soutien psychologique pour les professionnels
  • Une reconnaissance du travail de ces professionnels.
Le soin auprès de personnes âgées en fin de vie et complexe et fait appel, contrairement à une idée reçue, à de très grandes compétences professionnelles. Ces soignants ont parfois l’impression de nager à contre-courant, des valeurs sociales actuelles et de porter bien seuls et avec des moyens souvent très insuffisants une responsabilité très lourde.

Aussi chaque fois que l’on a une vision simplificatrice et réductrice du soin, c’est un peu leur travail que l’on dévalorise, mais c’est aussi une image réductrice de l’être humain qui vit la dernière étape de sa vie que l’on véhicule.



Régime BRIFFAUD
Infirmière
L'HOTEL DIEU DE LA BAJATIERE


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