L’accompagnement d’une personne soignée à
domicile pose de nombreuses questions, à la fois
organisationnelles, financières, médicales, et avant tout
relationnelles. Comment rester proche des personnes soignées
sans tomber ni dans le travers d'une froideur technique, ni à
l'inverse dans une trop grande proximité remettant en question
l'autonomie de la personne soignée ?
Sans prétendre donner une réponse unique,
cet article tente de donner quelques pistes quant à ce dernier
point.
Premier constat : la proximité physique avec une personne
soignée à domicile peut être difficile. En effet,
elle soulève beaucoup d’enjeux et une fréquente crainte
de décevoir, de mal faire ou de faire mal…
En prenant les choses dans l’autre sens, cela signifie que l’on peut
être seul même chez soi et entouré de sa famille.
Comment passer alors d’une proximité physique à une
proximité affective notamment par le toucher entre la personne
soignante et la personne soignée ?
La question pose problème car des éléments non
négligeables viennent mettre un tabou sur le toucher.
Il y a d’abord notre culture sociale ; ne dit-on pas déjà
à nos enfants « on regarde mais on ne touche pas » ?
Il y a ensuite notre culture familiale quand toucher ne fait pas partie
des modes de communication habituels dans notre famille.
Il y a encore l’idée-fausse que prendre soin de l’autre par le
toucher serait un savoir faire réservé aux soignants, aux
professionnels.
Quelqu’un d’extérieur peut parfois nous aider à
dépasser ces freins, en nous montrant par l’exemple, à
travers son geste, à quel point un contact affectif par le
toucher peut être bénéfique.
Mais revenons maintenant à notre histoire
d’être humain : le sens du toucher est embryologiquement le
premier sens à se développer. Il est donc notre sens le
plus primitif, le plus archaïque, celui qui s’adresse aux
structures les plus profondes de notre être. Il est aussi le
dernier à nous quitter, et il est donc à ce titre encore
un moyen privilégié d’accompagner les personnes
souffrantes et en fin de vie.
Au-delà de cet aspect historique, être touché
permet de se vivre dans une globalité à la fois physique
(je suis un corps, tout mon corps) et personnelle (un corps et un
esprit indissociables quand quelque chose me touche). Cette conscience,
non pas rationnelle mais émotionnelle, de ma globalité
peut me permettre de dépasser des difficultés physiques
comme psychologiques ; je ne me résume pas à cette
douleur mais je suis un être humain en marche, et c’est à
moi de choisir comment je la vis.
Par ailleurs, quand je me laisse toucher, je m’ouvre
à ce que je suis : un être humain sensible. En effet,
cette sensibilité, particulière à chacun, me
ramène à moi-même puisqu’elle est la marque de mon
histoire, qu’elle s’est forgée au fil de mes expériences
de vie.
Cela dit, n’oublions pas un point essentiel : s’il y a
toucher, il y a forcément rencontre, et donc au moins deux
êtres. Qu’est ce qui se révèle dans cette rencontre
?
Nous avons évoqué la conscience de mon
être-corps global qui m’est donnée lorsque l’on prend soin
de moi par le toucher, mais ce qui est magique c’est que lorsque je
m’ouvre à ce que l’Autre prenne soin de moi, je prends du
même coup soin de lui. Il s’opère alors une reconnaissance
mutuelle de notre valeur d’être humain, de notre présence
essentielle d’âme à âme.
Dans une telle rencontre, en choisissant de donner chacun une
réelle présence, nous offrons dans le partage ce que nous
avons de plus précieux, notre temps.
A travers cette reconnaissance mutuelle, c’est la
confiance qui se construit. Confiance en l’Autre bien sûr, mais
aussi confiance en soi car autonome dans le choix de partager, de
s’ouvrir ou non à la rencontre. Cela ne signifie pas tout
maîtriser, mais au contraire faire le geste de vivre pleinement
sa destinée même si elle peut être parfois
difficile, en restant soi-même. On est toujours libre d’accepter
ou pas ce qui nous arrive, comme la main de l’Autre.
Tout cela est bien sûr à replacer dans une dynamique de la
rencontre dans les aléas du quotidien où l’on n’est pas
toujours disponible pour l’Autre, c’est le paradoxe humain qui nous
fait à la fois animal de lien et animal solitaire. Il faut le
garder en tête pour ne pas être définitivement
arrêté par un « Ne me touche pas » qui ne
signifie pas un « Ne me touche jamais » ou pire « Tu
as mal fait », mais signifie au contraire un respect de l’autre
car alors on ne ment pas, on ne fait pas semblant.
Pour être bien dans sa solitude, on a besoin de moments en lien,
comme pour être bien dans la relation, on a besoin de moment
solitaires…
Accompagner quelqu’un en utilisant le toucher, comme
nous essayons de le montrer et de le faire vivre lors de nos
formations, n’a donc pas comme objectif de trouver La solution, de
faire disparaître la douleur, de résoudre le
problème, bref d’être rapide et efficace comme le voudrait
notre société.
Au contraire, la rencontre et l’accompagnement de
quelqu’un en utilisant le toucher signifient choisir à deux le
partage de notre humanité à travers certains gestes
simples, une attention aux besoins intérieurs de l'Autre sans me
nier en tant que soignant, une certaine présence à
réapprendre avec toute sa corporalité. Celà jette
les bases d'une relation plus juste. Sans rien vouloir, sans rien
demander d’autre à chacun que d’être soi-même, en
toute authenticité.
Pourtant, quel chemin est le plus souvent à faire
pour retrouver cette simplicité ! Mais la chaleureuse empreinte
déposée un jour au plus profond de nous par quelqu’un
nous ayant tout simplement tenu la main lors d’une épreuve de
vie difficile sera toujours là pour nous rappeler combien le jeu
en vaut la chandelle…
Christoph TARADE
Formateur en Relations
Humaines
REALITES
Grenoble
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