IGD N°40 : De la plainte à l'écoute

Le toucher dans le soin :
de la technique professionnelle à la qualité relationnelle

L’accompagnement d’une personne soignée à domicile pose de nombreuses questions, à la fois organisationnelles, financières, médicales, et avant tout relationnelles. Comment rester proche des personnes soignées sans tomber ni dans le travers d'une froideur technique, ni à l'inverse dans une trop grande proximité remettant en question l'autonomie de la personne soignée ?

Sans prétendre donner une réponse unique, cet article tente de donner quelques pistes quant à ce dernier point.

Premier constat : la proximité physique avec une personne soignée à domicile peut être difficile. En effet, elle soulève beaucoup d’enjeux et une fréquente crainte de décevoir, de mal faire ou de faire mal…
En prenant les choses dans l’autre sens, cela signifie que l’on peut être seul même chez soi et entouré de sa famille.
Comment passer alors d’une proximité physique à une proximité affective notamment par le toucher entre la personne soignante et la personne soignée ?
La question pose problème car des éléments non négligeables viennent mettre un tabou sur le toucher.
Il y a d’abord notre culture sociale ; ne dit-on pas déjà à nos enfants « on regarde mais on ne touche pas » ?
Il y a ensuite notre culture familiale quand toucher ne fait pas partie des modes de communication habituels dans notre famille.
Il y a encore l’idée-fausse que prendre soin de l’autre par le toucher serait un savoir faire réservé aux soignants, aux professionnels.
Quelqu’un d’extérieur peut parfois nous aider à dépasser ces freins, en nous montrant par l’exemple, à travers son geste, à quel point un contact affectif par le toucher peut être bénéfique.

Mais revenons maintenant à notre histoire d’être humain : le sens du toucher est embryologiquement le premier sens à se développer. Il est donc notre sens le plus primitif, le plus archaïque, celui qui s’adresse aux structures les plus profondes de notre être. Il est aussi le dernier à nous quitter, et il est donc à ce titre encore un moyen privilégié d’accompagner les personnes souffrantes et en fin de vie.

Au-delà de cet aspect historique, être touché permet de se vivre dans une globalité à la fois physique (je suis un corps, tout mon corps) et personnelle (un corps et un esprit indissociables quand quelque chose me touche). Cette conscience, non pas rationnelle mais émotionnelle, de ma globalité peut me permettre de dépasser des difficultés physiques comme psychologiques ; je ne me résume pas à cette douleur mais je suis un être humain en marche, et c’est à moi de choisir comment je la vis.

Par ailleurs, quand je me laisse toucher, je m’ouvre à ce que je suis : un être humain sensible. En effet, cette sensibilité, particulière à chacun, me ramène à moi-même puisqu’elle est la marque de mon histoire, qu’elle s’est forgée au fil de mes expériences de vie.

Cela dit, n’oublions pas un point essentiel : s’il y a toucher, il y a forcément rencontre, et donc au moins deux êtres. Qu’est ce qui se révèle dans cette rencontre ?

Nous avons évoqué la conscience de mon être-corps global qui m’est donnée lorsque l’on prend soin de moi par le toucher, mais ce qui est magique c’est que lorsque je m’ouvre à ce que l’Autre prenne soin de moi, je prends du même coup soin de lui. Il s’opère alors une reconnaissance mutuelle de notre valeur d’être humain, de notre présence essentielle d’âme à âme.

Dans une telle rencontre, en choisissant de donner chacun une réelle présence, nous offrons dans le partage ce que nous avons de plus précieux, notre temps.

A travers cette reconnaissance mutuelle, c’est la confiance qui se construit. Confiance en l’Autre bien sûr, mais aussi confiance en soi car autonome dans le choix de partager, de s’ouvrir ou non à la rencontre. Cela ne signifie pas tout maîtriser, mais au contraire faire le geste de vivre pleinement sa destinée même si elle peut être parfois difficile, en restant soi-même. On est toujours libre d’accepter ou pas ce qui nous arrive, comme la main de l’Autre.

Tout cela est bien sûr à replacer dans une dynamique de la rencontre dans les aléas du quotidien où l’on n’est pas toujours disponible pour l’Autre, c’est le paradoxe humain qui nous fait à la fois animal de lien et animal solitaire. Il faut le garder en tête pour ne pas être définitivement arrêté par un « Ne me touche pas » qui ne signifie pas un « Ne me touche jamais » ou pire « Tu as mal fait », mais signifie au contraire un respect de l’autre car alors on ne ment pas, on ne fait pas semblant.
Pour être bien dans sa solitude, on a besoin de moments en lien, comme pour être bien dans la relation, on a besoin de moment solitaires…

Accompagner quelqu’un en utilisant le toucher, comme nous essayons de le montrer et de le faire vivre lors de nos formations, n’a donc pas comme objectif de trouver La solution, de faire disparaître la douleur, de résoudre le problème, bref d’être rapide et efficace comme le voudrait notre société.

Au contraire, la rencontre et l’accompagnement de quelqu’un en utilisant le toucher signifient choisir à deux le partage de notre humanité à travers certains gestes simples, une attention aux besoins intérieurs de l'Autre sans me nier en tant que soignant, une certaine présence à réapprendre avec toute sa corporalité. Celà jette les bases d'une relation plus juste. Sans rien vouloir, sans rien demander d’autre à chacun que d’être soi-même, en toute authenticité.

Pourtant, quel chemin est le plus souvent à faire pour retrouver cette simplicité ! Mais la chaleureuse empreinte déposée un jour au plus profond de nous par quelqu’un nous ayant tout simplement tenu la main lors d’une épreuve de vie difficile sera toujours là pour nous rappeler combien le jeu en vaut la chandelle…


Christoph TARADE
Formateur en Relations Humaines
REALITES
 Grenoble

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