IGD N°40 : De la plainte à l'écoute

L'utilite sociale des retraités

On assiste en France et en Europe, depuis le début des années 1990, au développement d'associations de retraités soucieux de conserver une utilité sociale. Aux divers modèles bien connus de la retraite loisirs, revendication, famille… il convient d'ajouter aujourd'hui celui de la retraite utilité sociale.

Les exigences éditoriales ne permettent pas de développer l'analyse de ce fait social, aussi nous nous limiterons à un bref exposé des motivations des retraités - qui n'est qu'un des élément explicatif - et des effets de leur engagement bénévole sur la collectivité.


Une nouvelle génération des retraités

Divers facteurs (augmentation de l'espérance de vie, abaissement de l'âge de la retraite, préretraite, amélioration des conditions de travail, de vie, de ressources, etc.) font que la cessation définitive d'activité professionnelle est encore un événement rupture problématique qui agit sur le sentiment du vieillissement, affecte les identités sociales et pose la question du sens à donner à l'existence.

Il s'agit moins de chercher à s'occuper, à passer le temps pendant une période courte mais davantage de combler, de façon enrichissante et gratifiante, un vide social. Un vide que ne peut satisfaire les offres d'animation locale qui relèvent, le plus souvent, des politiques dites du 3° âge datées des années 1970 et donc inadaptées aux profils actuels des retraités. Ceci d'autant plus que les mentalités ont changé : ils présentent une sensibilité accrûe à autrui et à la dégradation de leur environnement social et économique. Un souci altruiste témoigne de nouvelles valeurs au sein de la génération des jeunes retraités et explique en grande partie une sociabilité intense qui passe par la pratique de solidarités de proximité et un engagement associatif important.

On sait que la France connaît un boom associatif considérable. Les personnes de 60 ans et plus n'échappent pas à ces nouvelles conduites sociales : l'engagement associatif des retraités croît même plus vite que celui des autres classes d'âge attestant d'une " évolution spectaculaire des retraités en matière de sociabilité ". C'est plus d'une personne âgée sur deux qui est membre de au moins une association. L'association devient l'espace extérieur privilégié après celui occupé par la famille pour retrouver une place sociale et nourrir des contacts avec autrui. De nos enquêtes, il ressort que pour plus de la moitié des retraités (58%), la pratique d'une activité bénévole relève d'un besoin de " garder un contact " avec toutes les classes d'âge et de " faire quelque chose d'utile pour autrui " (45%).

L'engagement impliqué dans la pratique associative signifie alors la recherche d'une vie post-professionnelle équilibrée durant la période de transition que représente la fin de l'activité professionnelle et l'entrée dans la vieillesse biologique : un équilibre autour de plusieurs centres d'intérêt : un pôle de loisirs - la retraite est bien le temps des voyages, de l'épanouissement personnel ; un pôle familial - la retraite permet un investissement plus important au sein de la structure familiale- ; un pôle de sociabilité - la retraite est aussi un temps de contribution à la vie sociale, un temps d'utilité sociale.

Le souci d'autrui et la volonté de (se) montrer qu'on n'est pas obsolète et que l'on peut mettre ses compétences et ses savoirs au service de la collectivité se concrétise non seulement par l'adhésion à divers groupes mais aussi par la création d'associations spécifiques tournées vers l'aide aux plus démunis.


Une intervention sur la société

Le cadre dans lequel s'exerce le bénévolat social et économique des retraités est très large. Il englobe des associations spécifiques et des activités variées en collaboration avec une multitude de partenaires économiques et sociaux.

De façon plus ou moins formelle, les retraités collaborent avec des missions locales pour l'emploi, des organismes de formation et d'aide à l'insertion ; ils interviennent dans des centres multiservices en faveur des personnes âgées dépendantes ou handicapées (bricolage et petits dépannages) ; ils participent aux activités d'associations comme " les resto du coeur ", " le pain contre la faim ", etc.

De façon plus institutionnelle, des retraités soucieux de la situation des pays en voie de développement, de la dégradation de l'environnement économique et de l'augmentation du paupérisme en France, ont créé des associations de bénévolat. Les plus connues sont celles qui peuvent être assimilées à des ANPE du travail bénévole mettant en relation des demandeurs de missions (petites entreprises, artisans, pays en voie de développement, collectivités territoriales, associations, etc.) et des retraités bénévoles compétents dans divers domaines (technique, agricole, informatique, comptabilité, etc.). C'est le cas en France par exemple de AGIR, a,b,c,d., ECTI, EGEE, PIVOD et OTECI .

L'implication dans ce type d'activités et d'associations favorise la re-création de réseaux de sociabilité et la mise en oeuvre d'activités utiles fondées sur de nouvelles solidarités permettant de reconstruire une identité sociale liée à un " statut " de producteur de services, d'expert (soutien scolaire, aide à l'insertion professionnelle, aux entreprises en difficulté, intervention auprès de personnes isolées et ou dépendantes, etc.). Cet engagement produit aussi des effets collectifs novateurs et s'inscrit dans le cadre d'une conception sociétale reposant sur l'idée du " don et contre don " qui permet de continuer une forme de solidarité mécanique.

Parmi les effets sociétaux, on peut citer notamment : la production de rapports sociaux inédits (entre retraités bénévoles et jeunes, chômeurs en difficultés, personnes âgées isolées, créateurs d'entreprise) et la prestation de nouveaux services (aide, soutien, tutorat, etc.). Ces activités remplissent aussi une fonction culturelle par la mise en oeuvre de valeurs sociales (solidarité et entraide) et par la concrétisation d'une autre conception des rapports sociaux entre les générations, des rapports faits de solidarité active, intergénérationnelle et de proximité. Elles ont également une fonction sociale dans la mesure où elles régulent des relations interpersonnelles (convivialité, échanges). De plus, en intervenant sur des créneaux non assurés par des professionnels (tutorat, interface entre les mondes de la formation et du travail, petits dépannages et bricolages que les artisans ne peuvent prendre en compte, etc.), les retraités bénévoles créent de nouveaux besoins dont on peut penser que, à terme, ils seront professionnalisés et donc générateurs de nouveaux emplois. Enfin, ce néo-bénévolat soutient les politiques publiques de lutte contre les exclusions (sociale, professionnelle, etc.) et répond à diverses urgences de société.


Le modèle de la retraite utile et solidaire est intéressant à plusieurs titres. Parce qu'il est issu d'un besoin de participation civique, il affiche une distance à l'égard des structures traditionnelles de retraités. La nouvelle génération de retraités contribue à l'émergence d'un autre modèle culturel du vieillissement qui se caractérise par un souci altruiste, des solidarités de proximité, un engagement associatif et citoyen. En conséquence, il modifie la signification sociale de la retraite et l'image du retraité : la retraite n'est ni un retrait ni une rupture ni un état d'incapacité et encore moins un désengagement social, mais une étape dans la continuité du cycle de vie. Le retraité est un agent social impliqué et engagé et non pas seulement un consommateur de biens et de services, un citoyen qui est représenté et consulté et qui demeure un acteur social à part entière. De même, on peut penser que les pratiques bénévoles et solidaires des retraités constituent le vecteur d'une transformation plus large de la société dans la mesure où ils initient un nouveau mode de vie à la retraite qui prend appui sur un autre rapport au travail, un travail libre.
Ainsi, en inventant un nouveau temps, celui de l'utilité sociale où la valeur travail est remplacée par celle de contribution à la vie sociale et économique, les retraités bénévoles montrent qu'il est possible, en situation de non emploi, d'être intégré et de participer.

 


Monique LEGRAND
Sociologue
Université de Nancy 2 - Lastes

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