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La maladie d’Alzheimer,
Jean GIARD la
connaît bien. Elle a
frappé sa femme Françoise en pleine force de l’âge
et, année après année, a
fait de cette institutrice militante, engagée, sportive, de
cette épouse et
mère aimante, un être de totale dépendance physique
et psychique. Ce que Jean nous livre ici ne saurait prétendre
à une quelconque
généralisation ou
exhaustivité. Tant il est vrai que chaque situation, chaque
histoire reste
singulière et unique. Pourtant et à sa mesure, il
témoigne du douloureux et
commun cheminement de ceux qui, de l’aide à l’accompagnement
jusqu’à l’entrée
en établissement, doivent définitivement apprendre
à vivre au rythme de la
rupture avec l’être aimé.
Pour avoir
été chaque jour au côté de votre
femme, de l’apparition à
« l’envahissement » de la maladie, en quoi
cette maladie vous apparaît-elle spécifique, à part
… d’où le très légitime
désarroi des proches ?
Le plus dur
à réaliser et admettre, c’est
sans doute le fait qu’il s’agit d’une évolution lente,
progressive, inexorable
… Cela débute par des défaillances de mémoire, des
comportements inhabituels et
inexpliqués, cela passe ensuite par toute une série de
difficultés comme celle
à trouver les mots, identifier les personnes, raisonner tout
simplement.
Viennent alors forcément l’heure du diagnostic et la
nécessité corollaire, pour
« l’aidant naturel » que j’étais
jusqu’alors, de passer peu à peu de
la simple aide matérielle et technique à
l’accompagnement. Ce qui implique de
marcher au même pas qu’elle, de la soutenir, d’aller au-devant de
ses désirs …
En un mot, de découvrir avec elle cette autre personne qu’elle
est devenue.
De l’aide à
l’accompagnement, n’était-ce pas là pour vous
la première des ruptures avec l’être aimé ?
Bien sûr. A l’annonce du
diagnostic, il y a l’avant et
l’après, lorsque tout bascule, que l’on prend conscience que le
projet de vie
élaboré ensemble pour la retraite s’écroule…
Et puis l’on devient
« accompagnant » sans
préparation, sans formation, dans un contexte de
dépendance psychique
inéluctable, d’autant qu’on manque
souvent d’interlocuteurs, qu’on a tendance à se culpabiliser,
qu’on manque de
temps à se consacrer à soi-même au risque
d’annihiler sa propre personnalité
dans un rapport de plus en plus fusionnel avec la malade…
Recourir alors, et
parce que vos propres forces avaient
atteint leur limites, à une aide extérieure, c’est une
nouvelle forme de
rupture ?
Oui, c’est le moment du premier
déchirement, comme une
rupture avec l’autre. Faire appel à une aide extérieure,
c’est avoir le
sentiment de se décharger ainsi de ses responsabilités.
La question se pose alors :
où commence le devoir et
que devient l’amour lorsqu’on agit par devoir, d’autant que la
dépendance qui
s’installe de plus en plus n’est pas sans incidence sur un amour
fondé sur le
partage, l’échange, le respect de l’autonomie. Mais en
même temps, quand on a
surmonté la nécessité de l’aide extérieure,
on n’est plus dans une relation
d’assistance, d’infériorité… mais d’égal à
égal. Le « Prendre soin »
prend alors tout son sens.
Même si plus
de 70 % des malades restent à domicile, se
pose inéluctablement, et souvent dans des conditions d’urgence,
la décision de
placement en établissement. Ultime rupture avec l’être
aimé ?
Ultime rupture parce que rupture sans
retour. Elle ne
reviendra plus, elle est toujours là et ne le sera jamais plus.
Un tournant de
sa vie que je n’avais imaginé ou envisagé. Rendre chaque
jour visite à une
personne qui est à la fois la même que celle avec qui j’ai
partagé plus de 40
ans et une autre qui, peu à peu et chaque jour davantage,
s’éloigne pour
s’enfoncer dans un univers qui m’est complètement
étranger, auquel je n’aurai
jamais accès, pas plus qu’elle d’ailleurs qui me disait :
« je ne me
retrouve plus au fond de moi-même »….
Au-delà de
cet effacement progressif et inexorable,
au-delà de ces ruptures successives, demeure pourtant un
être humain,
pleinement humain …
La période assurément la
plus douloureuse pour une malade
est celle où elle prend conscience qu’elle n’a plus prise sur
son propre
destin. J’ai toujours eu la conscience profonde qu’elle restait une
personne
pleine du désir d’aimer et d’être aimée.
Privée de parole, de tout ce qui fait
qu’un homme ou une femme, elle est malgré tout restée
membre à part entière de
l’HUMANITE. Je ne remercierai jamais assez mes enfants de lui avoir
parlé
jusqu’à son dernier souffle. Nous avons pu ainsi et tous
ensemble partager avec
elle des moments intenses de communication.
Propos recueillis par Françoise
CHARDON
auprès de Jean GIARD
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