Les retraités adorent les voyages, c’est bien connu. Pour
tous ces étrangers âgés vivant en France, le voyage est une culture. Durant les
40 années de travail, la valise était toujours au bout du couloir, prête à
servir pour ce retour au pays adoré, idéalisé d’où le jeune homme avait été
déraciné sans vraiment le vouloir. On oublie que cette immigration n’est pas un
choix personnel. Les entreprises françaises allaient chercher cette main
d’œuvre, les familles désignaient celui qui allait partir faire fortune et tout
cela n’était que temporaire. On est loin des français expatriés partant, pour
toujours, aux Amériques en laissant le pays d’origine définitivement derrière
eux.
Au bout de cette vie de travail et de sacrifice personnel,
le travailleur immigré devenu retraité et n’ayant ni famille, ni projet de vie
en France va enfin pouvoir rentrer, prendre sa place dans son pays et sa
famille et profiter de son nouveau statut « d’immigré ayant réussi »,
doté d’un pouvoir d’achat de cadre supérieur dans son pays.
Il y croit très fort en partant quelques jours après son
passage à la retraite et certains d’entre eux vont y parvenir, malheureusement
ce ne sera pas le cas général. Quelques mois plus tard débute une nouvelle vie
marquée par un retour en France. Peu d’explications à ce premier retour, le
retraité semble avoir quelque chose d’important à faire, un oubli
administratif, un achat, parfois un souci de santé. Les travailleurs sociaux
qui les accompagnent le savent bien, rien de tout cela ne justifie de rester en
France trois ou quatre mois. Pour certaines de ces formalités, la question
pourrait même être traitée par un tiers ou à distance.
Le voyage reprend alors avec une fréquence variable, des
séjours plus ou moins longs au pays et toujours de bonnes et solides
explications pour afficher les raisons de cette relative instabilité.
La navette, les allers-retours, le va-et-vient,
l’itinérance, les voyageurs, autant de termes pour désigner au final un
véritable mode de vie faisant passer la personne aujourd’hui âgée d’une vie
monacale dans un foyer ou un habitat insalubre du diffus, à une vie de famille
souvent nombreuse, voire d’une véritable tribu familiale pleine de vie, de
bruits, de sollicitations.
Il se dégage de tout cela des grandes lignes qui expliquent
ce mode de vie :
Le voyageur vacancier
Finalement la vie de retraité va ressembler à ce qu’il a
vécu durant sa vie de travail. Neuf à dix mois en France, quelques mois au
pays. La vie de famille au pays semble trop compliquée. Sa place n’a pas été
retrouvée. Souvent ce sont les problèmes de santé qui nécessitent des soins
réguliers impossibles à réaliser là-bas.
Le voyageur " ovni "
A l’inverse du précédent, il ne vient que deux à trois
semaines en France souvent en début d’année civile pour traiter les questions
administratives (impôts, carte de séjour) faire quelques gros achats (voiture…)
et visiter quelques amis.
Visiblement ce voyageur a réussi à intégrer sa famille et
son pays. Il a aussi une activité « capitaliste » dans une entreprise
artisanale qu’il a financée et dont ses enfants s‘occupent. Bref il a préparé
sa retraite comme pour un retraités actifs " franco-gaulois ".
Le voyageur régulier
Six mois en France, six mois au pays. Un rythme calé sur des
périodes quasi régulières. A l’instar des retraités français qui passent du
temps chez leurs enfants ou dans une maison de campagne, ce voyageur semble
équilibrer sa vie entre les deux rives. Peut-être une forme de repos entre deux
vies l’une très active, pleine de sollicitations, l’autre finalement plus
reposante pour une personne très âgée même si les conditions de vie en France
sont anormalement modestes. Le voyageur instable
Trois mois en France, quatre mois au pays, de nouveau en
France, etc. Quelque chose crée les conditions d’un aller-retour permanent.
Aucune raison strictement administrative ne le justifie.
Parfois cela va coïncider avec des périodes particulières (renouvellement de la
carte de long séjour, déclaration d’impôts,…) mais d’autres retraités trouvent
des solutions et des tierces personnes pour les aider. Ce voyageur instable va
évoquer, lorsque la confiance est établie avec le travailleur social qui
l’accompagne, les véritables raisons de son retour en France :
-
« La vieille ne veut plus de moi » : ce
propos très affectif pour ce monsieur signifie que pour des raisons diverses il
est nécessaire de quitter la famille momentanément soit pour se soigner (c’est
fréquent) soit parce que la place de ce retraité est mal calée (place et rôle
de l’épouse, véritable chef de famille durant 30 ans).
-
« Je viens me reposer » : cet autre propos
marque l’idée de la difficulté pour une personne très âgée de s’intégrer dans
une famille très nombreuse qu’il connaît mal et qui est, de fait, fatigante.
-
« Je viens me soigner » : depuis quelques
années la question santé entre dans les explications et effectivement
l’organisation des soins en France et la nécessité imposée par des pathologies
lourdes les obligent à augmenter leur itinérance.
Au delà de ces trois explications d’autres éléments plus
difficiles à exposer à un travailleur social jouent un rôle déterminant :
Le rôle financier du voyageur
La façon dont il distribue la
manne financière dont il dispose lui pose des difficultés. Il veut avoir réussi
et en distribuant autour de lui son revenu il a une posture de celui qui a
réussi. Mais ces ressources distribuées rapidement il ne pourra conserver son
statut moral et son image. Retourner en France pour chercher ses ressources (sa
domiciliation bancaire reste en France) lui permet de gérer ce statut de
réussite
Les difficultés affectives
Comment être l’époux d’une
compagne avec laquelle il n’a vécu que trois semaines par an durant quarante
ans et entre cinq à dix enfants ? Statut de « l’homme chef de
famille », relations sexuelles, tout cela n’est pas aisé. Il est plus
simple de reprendre le voyage, d’être l’éternel arrivant et sur le départ.
L’instabilité culturelle
Etre de deux pays ou de nulle
part, c’est évident. Ces voyageurs ne s’organisent pas pour se simplifier le
voyage, par exemple trouver un pied à terre administratif à Marseille. Le
voyageur du Havre retourne au Havre, celui de Grenoble à Grenoble. Leurs amis,
les paysages, les habitudes même très simplifiées sont ancrés dans leur
mémoire et justifient un peu plus le retour.
Le voyage s’arrête un jour. Jusqu’au bout de la vie, poussé
ou non par la famille au pays, le voyageur organise de plus en plus le retour
de son corps comme les retraités français prennent leurs dispositions pour
leurs funérailles. Cet acte simplifié par une « mutuelle » spéciale,
la solidarité et certains dispositifs des pays d’origine marque la fin du
voyage.
Lionel COIFFARD
Directeur de l'ODTI
Observatoire sur les Discriminations et les Territoires Interculturelles
Grenoble
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