La ville inadaptée, une vieillesse
stigmatisée.
Les propos qui suivent ne sont pas le
reflet d’une étude ou recherche mais le résultat
d’observation quotidienne.
Petit parisien des années 70, je me
rappelle de ces hommes âgés qui, à l’ombre des
grands arbres du jardin des plantes, jouaient aux dames sur les lourdes
tables damiers. D’autres au square Béranger, assis sur des
chaises métalliques, qu’on louait auprès du gardien du
square, écoutaient une fanfare installée dans le kiosque.
Ces vieux de mon enfance ont disparu en même temps que les tables
damiers, le kiosque, le gardien du square et ces lourdes chaises vertes.
Qu’est-il offert, aujourd’hui, à mon regard
d’adulte, dans une ville sans cesse plus fonctionnalisée ? Des
zones piétonnes, des voies réservées aux voitures,
d’autres aux bus, aux vélos, etc. Ici et là quelques
aménagements pour les enfants mais rien pour « les vieux
» (pour l’auteur, cette expression « les vieux » a
une connotation affective). Une âme chagrine pourrait se laisser
dire que les sanisettes canines ont remplacé les tables damiers
et les kiosques, que les chiens trouvent plus de place que nos
aînés dans cette ville.
Alors ici et là, « les vieux »
tentent d’occuper quelques bancs alignés comme au
défilé, à l’ombre de quelques arbres lorsqu’on ne
les a pas encore coupés. L’aménageur semble avoir
oublié que c’est face à face que l’on se parle et non
côte à côte. A moins qu’il n’ait pensé que
les vieux n’avaient rien à se dire, juste à regarder la
ville qui se déroule, se développe face à eux,
sans eux. Ou encore que l’il n’ait pris la peine de penser aux vieux
tellement il fuit sa propre vieillesse à venir.
La ville est une impensée de la vieillesse
et du vieillissement. En plein cœur du culte du jeunisme, il faut
bouger, se déplacer, accélérer, consommer. On
réfute le droit de se poser, de s’arrêter, de donner.
Certains de me rétorquer que l’on aménage la ville pour
les personnes âgées et de me montrer quelques
équipements destinés à améliorer la
mobilité des personnes handicapés. Voilà le mot
est dit : handicapé. Aménager la ville pour les vieux
c’est regarder celui-ci à travers le handicap,
l’incapacité à vivre dans un espace, qui à bien y
réfléchir est inadapté à l’essentiel de la
population (vieux, jeune, handicapé temporaire et permanent,
etc.).
Fait étonnant, nos représentants
politiques locaux et nationaux ont longtemps été pour
l’essentiel des vieux, en ce sens qu’ils ont l’âge de la
retraite. Ils ne semblent pas orienter la pensée urbaine autour
des personnes âgées, c’est-à-dire eux-mêmes.
A croire que si l’on peut être un vieil ouvrier, on est au mieux
qu’un ancien ministre mais jamais un vieux ministre.
Alors que je ne vois plus de place pour les
personnes âgées en ville, je me rappelle de mon grand
père qui m’amenait au jardin des plantes, où des plus
vieux que lui jouaient aux dames. Je me rappelle de ce temps qu’il m’a
consacré sans cesse, sans jamais faillir, à cette main
tendue, à cet amour donné sans compter. C’est tout cela
qu’être vieux et c’est autour de cette richesse qu’il faut
aujourd’hui construire la ville et le droit de cité des
personnes âgées.